Le problème avec la vertu c’est que, normalement, elle ne se découpe pas en tranches.
Fort de cet adage, je reviens sur cette fièvre vertueuse qui s’est emparée de la France depuis mercredi soir. Encore ce matin, l’affaire de “la main” fournissait l’axe du débat hebdomadaire, sur France-Info, entre deux journalistes tandis que s’annonçait un entretien avec Marie-George Buffet au cours duquel, promis, nous disait-on, on lui demanderait son avis sur le sujet.
Je n’aborderai pas ici le “fond” souhaitant seulement m’interroger sur les analyses possibles de cet emballement. Car, convoquant en masse politiques, sportifs, philosophes et chroniqueurs de tous poils, il y a bien mobilisation hors normes autour d’un événement a priori secondaire. Qui plus est, à propos d’un fait de jeu d’une extrême banalité.
Dès lors, il est permis de s’interroger au moins autant sur les conséquences que sur la cause.

Authentique héros national
Je voudrais faire d’abord remarquer que cette soudaine rougeur aux joues (”cachez cette main que je ne saurais voir”) survient dans un pays où, sans remonter à la préhistoire:
- un type (Toni Musulin, c’est lui) qui pique deux millions d’euros (et semble avoir, précédemment, commis une petite escroquerie à l’assurance) est quasiment considéré comme un héros,
- Richard Virenque est commentateur sur la télé publique (sans commentaires, justement…),
- un autre type, soupçonné tout de même de meurtre (je sais, présomption d’innocence), se transforme en une sorte de Robin des Bois au point qu’une émission, toujours sur la télé publique, lui consacre trois bons quart d’heure d’antenne (”L’objet du scandale” de Guillaume Durand, il y a environ trois semaines) avec cette “amusante” remarque d’un patron de bistrot dans le village d’origine de M. Treiber (oui, c’est lui, l’autre type) sur le thème “on va sûrement pas donner des renseignements aux gendarmes qui nous emmerdent avec les contrôles routiers”,
- une émission de télé (chaîne privée cette fois) très regardée est basée sur la question de savoir si des “tentatrices professionnelles” (à mon avis, ça porte, dans l’esprit, un nom commençant par p… mais je n’ose pas l’écrire…) réussiront à briser des couples,
- des foules considérables mais “bien de chez nous” passent trois jours à siroter du pastis sur les pentes de nos montagnes pour voir passer Lance Armstrong et ses petits camarades dont une partie, chaque année, perd sa place au classement pour cause de dopage (on pourrait aussi dire “trafic de drogue”),
- plus de deux millions de spectateurs se déplacent à chaque fois pour voir deux films retraçant la vie et l’oeuvre du très respectable Mesrine,
- 7 000 personnes se précipitent un samedi matin à l’aube pour une distribution gratuite de billets de banque sans émouvoir grand monde (oui, je sais, j’insiste),
- il est jugé de bon ton, chaque fois qu’on le peut, de frauder le fisc,
- l’alcoolisme relève du patrimoine national,
A dessein, je viens d’énumérer des faits qui, pris séparément, se situent quelque part entre le niveau du “crime” de l’attaquant du FC Barcelone et un peu au-dessus.
Et donc… pourquoi cette déferlante d’indignations après France-Eire?
Une première explication renvoie à la relation actuelle du public avec l’équipe de France de foot. Le moins que l’on puisse dire, c’est que nous ne sommes plus en 1998 (surtout quand on a oublié ce qui s’écrivait sur Aimé Jacquet et ses troupes avant la Coupe du Monde): entraîneur détesté, joueurs critiqués, tactique et style de jeu vilipendés. Je postule qu’en fait cette qualification déplaît à pas mal de gens parmi ceux qui “font l’opinion”. Ils avaient soigneusement préparé le terrain pour une défaite, la “liquidation” de Domenech et, dans la foulée, celle du président de la FFF; manque de pot, il y a prolongations. Cela dit, objectivement, le spectacle médiocre offert par les Bleus depuis deux ans à de rares exceptions près (le match aller à Dublin, par exemple) sert admirablement les desseins de ceux mentionnés à l’instant.
Deuxième point: Thierry Henry n’est pas Zidane… C’est un joueur de grand talent, respecté, très correct sur le terrain, mais ce n’est ni une icône, ni une idole. D’où, sans doute, la différence de traitement. Car souvenez-vous: il y a bien eu quelques voix discordantes, en 2006, pour dire que donner un coup de tête à un adversaire, ce n’est pas bien du tout. Rien de comparable cependant avec le cours d’instruction civique généralisée que l’on nous inflige ici. Et ce dérapage de “Zizou” (pas le seul puisque, par exemple, il fut suspendu au début de la Coupe 1998, pour s’être “essuyé les semelles” sur un joueur sud africain) a vite été oublié, y compris… par ses sponsors. De ce point de vue, Henry est un peu un “maillon faible”.
Et puis il y a “l’effet catharsis”. D’après Aristote, il s’agit d’une des fonctions de la tragédie (on parle ici du spectacle au théâtre), à savoir libérer les spectateurs de leurs passions en les exprimant symboliquement. Par ce biais, s’opère une purification des passions.
Chez les psychanalystes, on évoque un phénomène de libération à caractère émotionnel résultant de l’extériorisation d’affects refoulés dans le subconscient.
Au fond, tout le cirque autour de cette histoire, peut s’entendre comme un rituel de purification collective. On “immole” médiatiquement le coupable un peu comme, jadis, on brûlait les supposés sorciers. Nous nous refaisons à bon compte (ce n’est que du foot) une vertu intacte en tirant à boulets rouges sur celui qui nous renvoie une image négative de l’époque et de ses dérives. Notamment de celles devant lesquelles, au mieux, nous fermons tous les jours les yeux. Et puis, tranquillement, nous retournerons à nos petites affaires, nos compromis individuels ou collectifs, nos “petits arrangements”.

Quel rapport? Cherchez…
J’exagère? Franchement, je ne crois pas.
Pas plus en tout cas ceux que j’entends évoquer, toujours sur le même sujet, la “réputation de la France”. Sans blague! Ceux-là feraient bien de s’interroger sur ce qui, aujourd’hui, forge la perception de notre cher et vieux pays à l’étranger. Ils auraient des surprises, surtout quand on pense au discours officiel affirmant que nous faisons des envieux partout.
Sinon, il y a quand même une bonne nouvelle: sans doute fatigué par son voyage “semi-privé” (marrant, comme concept) en Arabie saoudite (autre nation vertueuse), le Président de la République, présent au Stade de France, est complètement passé à côté du truc.
Quand on vous dit que, ces temps-ci, il a perdu… la main…

à la rencontre de personnages étranges, haut en couleurs, dont on ne sait jamais très bien s’ils sortent de l’imaginaire collectif ou du réel. Sauf que certains d’entre eux ont leur photo ou leur portait dessiné par l’auteur.



acteurs économiques















