Le titre de cet article m’est inspiré par la décision récente de la Cour d’Appel de Versailles énonçant qu’on ne saurait “contester le pouvoir d’agir du président de la République comme citoyen ordinaire”.
Je ne vais pas me lancer dans la bataille juridique. En revanche, l’occasion est belle de se pencher sur la perception de la posture présidentielle au moins sous la Vème République.

Félix Faure
J’observerai d’abord qu’au fond la question ne s’est jamais vraiment posée avec de Gaulle, Pompidou, Mitterrand et Chirac. Ceux-là (même si Mittterrand eut un moment de faiblesse en laissant Yves Mourousi, lors d’une émission télévisée) lui poser des questions faussement familières) se sont coulés dans la fonction présidentielle sans vraiment aborder (en tout cas extérieurement) la question de savoir s’ils devaient changer quoi que ce soit à l’essentiel des caractéristiques et des comportements classiques de la charge.
Cela ne signifie pas qu’ils n’aient eu des stratégies de communication (notamment pour les deux derniers nommés). Mais elles portaient davantage sur les messages politiques que sur leur apparence ou leurs faits et gestes du quotidien. Au demeurant, qui aurait imaginé le Général ou l’ancien Premier secrétaire du PS faire du jogging ou du vélo? Et qui se serait étonné qu’ils n’en fassent point?
Question d’âge et de génération? Peut-être. En me risquant à une projection théorique, je pense que DSK ou Martine Aubry à l’Elysée ne devraient, sur ce point, pas trop s’écarter du mode traditionnel.
Souvenons-nous: une première rupture s’est toutefois produite avec Giscard.
La jeunesse du candidat, puis du Président, est devenue un argument politique. Les affiches de la campagne électorale ont mis en scène la femme et les enfants. Le portrait officiel était le premier en simple costume, sans le cordon de Grand Croix de la Légion d’Honneur. Et puis il y eut l’accordéon, les dîners chez des Français, le petit-déjeuner avec des éboueurs, la remontée des Champs-Elysées à pied le jour de l’investiture, les voeux télévisés en présence de Madame… Une évidente obsession à vouloir démontrer que le Président fendait l’armure, adoptait une manière de vivre dont la simplicité était censée le rapprocher du citoyen de base.
Son problème aura été qu’au fil du temps remontèrent à la surface trop d’informations, contradictoires avec la manière ainsi affichée, sur son exercice réel du pouvoir.

Paul Doumer
S’agissant de l’actuel Président, ai-je besoin d’esquisser un long développement sur l’obsession de nouveau affichée de parler, courir, nager et rouler comme s’il était “l’homme de la rue”?
Alors? Existe-t-il aujourd’hui une attente particulière de l’opinion publique quant à la manière d’exercer la responsabilité présidentielle?
En gros, je n’en sais rien, mais je pense que ce problème n’en est pas un. Car le sujet est, en lui-même, fortement biaisé.
La relation entre le citoyen français et le Président est avant tout conditionnée par la vieille, persistante et croissante défiance envers toute forme de pouvoir.
Ce n’est certainement pas l’effet du hasard si les “personnalités préférées” de l’opinion sont, en général, des hommes et des femmes n’exerçant aucune responsabilité institutionnelle. Même l’Abbé Pierre en son temps, personnage influent, politique malin, lobbyiste averti et fondateur d’une structure humanitaire avec salariés et bilan était avant tout aimé pour sa dimension morale. Aurait-il eu le malheur d’entrer dans un gouvernement qu’aussitôt son étoile aurait, à coup sûr, pâli. En parallèle, Jacques Chirac, retraité tranquille, monte à des niveaux de popularité qu’il n’a jamais connus quand li fréquentait les salons et les palais officiels.
il y a, dans ce lien mal assuré, des éléments qui renvoient à la relation avec les parents, à l’insatisfaction chronique qu’elle engendre. Des deux côtés. Mélange complexe d’attirance, d’affection, de distance, de rejet. Rien sans eux, rien avec eux. Ils constituent une référence et un obstacle, un support et une entrave, tout ceci savamment entremêlé.
Dès lors, je crois que le combat mené par certains politiques pour faire comme s’ils n’étaient pas, d’abord, détenteurs d’un pouvoir et pour, dans la foulée, ignorer que ce pouvoir, quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent, quelles que soient les grimaces et les contorsions auxquelles ils se livrent, éloigne, différencie, expose aux critiques, à l’insatisfaction, voire au mépris, ce combat-là est perdu d’avance et, donc, ne devrait même pas être engagé.

Paul Deschanels
Je n’ai pas besoin que le Président fasse semblant d’être autre que ce qu’il est. J’attends même de sa part qu’il (ou elle, un jour) assume sa solitude, son statut particulier, son autorité.
Je ne suis ni rassuré, ni séduit par la frivolité.
Je n’ai pas envie qu’il s’adresse à moi comme si nous étions au café du coin.
Je conçois qu’il éprouve la nécessité d’une parole et d’une présence rares parce que j’attends qu’il prenne le temps de la réflexion qui s’accompagne, en principe, du recul, de l’écoute, de la consultation.
N’ayant rien à gagner, sinon d’autres quolibets, de la familiarité et de la fausse proximité, surjouée, artificielle, autant se convaincre qu’elles ne constituent pas des objectifs.
Le peuple est mécontent, moqueur, toujours déçu, méprisant, injuste… Oui, évidemment.
Rien ne le fera fondamentalement changer dans sa quête contradictoire d’une figure aimable et puissante à la fois.
Il reste donc alors à gouverner.